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La prospective est-elle encore possible ? Thierry Gaudin

C’était il y a 30 ans … Thierry Gaudin imaginait le récit planétaire du 21ème siècle en observant ce futur qui est déjà là. Cette fantastique réflexion, unique au monde, est le fruit de la consultation de plusieurs centaines de chercheurs de tous les horizons et de toutes les disciplines.

“Pendant les trente prochaines années, on assiste à une lente et générale dégradation, où les riches tirent leur épingle du jeu et les pauvres deviennent des sauvages urbains. La température augmente, les océans submergent les plaines côtières, le climat se détériore, les pollutions traversent les frontières. Les armes prolifèrent et se miniaturisent. Les pouvoirs mafieux montent en puissance. Puis la société réagit par des programmes massifs d’enseignement, d’urbanisme et de reforestation. On construit des cités marines, on aménage l’Himalaya, la Sibérie et le Nord canadien, réchauffés par l’effet de serre. On crée une monnaie mondiale. Enfin vient une époque de libération. Le vingt et unième siècle se présente alors comme le siècle de la femme. On surmonte les interdits religieux. La planète est transformée en jardin. Et, par dessus tout, l’homme retrouve le chemin de la sensibilité.”

Avec la crise du Coronavirus, Thierry Gaudin repose la question de la prospective. 

Synthèse et extraits choisis 

Retour à la réalité ... 
  • La nécessaire maîtrise des comportements de consommation n’a même pas commencé 
“Les humains consomment beaucoup plus que les autres espèces. Et il n’y a pas d’hypothèse convaincante montrant qu’ils seront capables de maîtriser suffisamment leur comportement pour préserver les ressources nécessaires aux prochaines générations (actualisation du rapport du club de Rome).”
 
  • Éliminer les émissions de gaz carbonique dues aux activités humaines ne serait pas suffisant pour assurer la survie à long terme de l’humanité.
“Comme la plupart des soi-disant « besoins » sont concernés : chauffage, transports, industrie et agriculture, éliminer ces émissions supposerait une autre configuration de notre civilisation. Et, de toute façon, ça ne serait sans doute pas suffisant.”
 
Pourquoi un tel aveuglement face aux ressources planétaires ?
  • Nous sommes éduqués à observer les valeurs monétaires et non la réalité telle qu’elle est avec des mesures physiques
“Les valeurs monétaires dépendent de nombreux facteurs tels que la manière dont la monnaie est émise et répartie dans la société, la publicité et les différentes techniques utilisées pour occuper le mental du public, ainsi que les contraintes imposées aux individus pour gagner leur vie et accéder aux approvisionnements nécessaires à leur survie.”
 
  • Nous ne vivons pas près des ressources naturelles dont nous avons besoin
“Le paradoxe le plus surprenant est que, au lieu de vivre près des ressources naturelles dont ils ont besoin, comme font tous les animaux, les humains, dans le monde que l’on dit développé, vivent dans d’immenses villes avec d’énormes gratte ciels qui ne produisent rien d’autre que des mots. A l’évidence, une telle organisation n’est pas « durable » et ne pourra survivre à la prochaine crise d’approvisionnement.”
 
Une autre organisation du monde est nécessaire, le concept d’état-nation est dépassé. 
  • De nouvelles solidarités par-delà les frontières
“Le système de communication, téléphone cellulaire et internet, crée de nouvelles solidarités par-delà les anciennes frontières, et permet la circulation de mouvements d’opinion mondiaux. Les crises sanitaires deviennent aussi mondiales.”
 
  • La relation avec la nature était basée sur l’exploitation ; elle sera fondée sur le soin (le jardin planétaire)
“Les humains auront à délaisser les immenses villes et créer des lieux de vie dans des espaces naturels où leurs connaissances serviront à enrichir et protéger la nature. L’actuelle subdivision du monde en Etats Nations ne convient pas à cet objectif.”
 
Est-ce que la prospective est encore possible ? 
  • Il faut que les habitudes de pensée et les styles de vie changent
“Elle semble en tous cas nécessaire pour identifier les problèmes soulevés par les comportements imprévoyants de l’espèce humaine, et les moyens d’en surmonter les conséquences.”
 
  • Jusqu’à présent, seules des observations négatives ont été formulées
“Rien au sujet des immenses travaux publics et de la transformation de l’éducation nécessaires pour construire vraiment un paysage mondial habitable. La presse et le public parlent enracinés dans le passé, particulièrement en ce qui concerne l’économie. 
 
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Texte intégral
La prospective est-elle encore possible ? Thierry Gaudin - Facebook - 31 mars 2020 
 
 
La crise sanitaire causée par l’épidémie du corona virus sera peut-être maîtrisée en quelques semaines. Néanmoins, il n’est pas inutile de se poser quelques questions sur les comportements qui ont favorisé la propagation de cette épidémie.
Sans doute, les marchés, nécessaires à la survie de la population, étaient des lieux de contagion possibles dans lesquels il a fallu imposer des précautions : des masques, une distance entre les clients… Mais d’autres circonstances s’avèrent tout aussi dangereuses :
- Les trajets domicile travail dans les transports en commun, ce qui oblige à expérimenter et découvrir les possibilités du travail à distance.
- Les matchs et autres compétitions sportives où le public se groupe dans des stades, et aussi les spectacles vivants.
- Enfin, et cela touche toutes les civilisations et toutes les croyances, les lieux de culte qu’ils soient chrétiens, musulmans, hindouistes, bouddhistes ou autres, présentent tous des risques de contagion.
La remise en question par ce virus des habitudes comportementales est donc très profonde
Au sein de la fédération mondiale des prospectivistes (WFSF), depuis quelques mois, des discussions animées tournent autour de la science-fiction. Il n’y a pas lieu de s’en plaindre ; la science-fiction est utile à la prospective. Toutefois, un retour aux réalités ne serait pas inutile ; mais quelles réalités ?
La première réalité sur laquelle j’insiste est que les humains sont des primates. Des primates performants en technologie certes, mais avec des facultés d’anticipation assez limitées en ce qui concerne la stratégie : la fin du mois pour les rémunérations, la performance scolaire de la prochaine génération et l’acquisition d’un patrimoine suffisant pour s’assurer une retraite confortable. Et, malgré l’importance qu’on leur accorde, il faut bien constater que, pour la majorité des individus, ces objectifs ne sont pas satisfaits.
Remarque introductive : l’éthologie et l’archéologie montrent que de nombreuses espèces animales ont disparu après avoir épuisé les ressources de l’écosystème qui les nourrissait. Jusqu’à présent, nous n’avons pas l’assurance que les humains échapperont à ce destin. Bien au contraire, nous savons, depuis le rapport du Club de Rome paru en 1970, que les ressources naturelles, soit provenant du sol par les activités minières, soit surexploitées par la pêche, la chasse, l’agriculture, l’exploitation des forêts, la pollution des rivières et des mers, connaîtront une raréfaction dramatique dès la première moitié du 21ème siècle.
Les humains consomment beaucoup plus que les autres espèces. Et il n’y a pas d’hypothèse convaincante montrant qu’ils seront capables de maîtriser suffisamment leur comportement pour préserver les ressources nécessaires aux prochaines générations. L’actualisation du rapport du club de Rome, parue trente ans après, montre que la nécessaire maîtrise des comportements de consommation n’a même pas commencé. Dennis Meadows, principal auteur de ce rapport, a publiquement exprimé sa déception et son angoisse dès l’an 2000.
La seule bonne nouvelle du début du 21ème siècle est que la fécondité de l’espèce humaine décline, au moins dans les pays dits « développés ». Elle diminue en dessous de 2,1 enfants par femme, c’est à dire en dessous du taux de stabilisation correspondant aux performances su système de santé actuel.
Bien entendu, la stabilisation de la démographie est nécessaire mais pas suffisante pour assurer une perspective de stabilisation globale. Même si l’espèce humaine stabilise ses effectifs, les problèmes soulevés par l’épuisement des ressources naturelles, les pollutions et les épidémies comme celle du CV, le réchauffement et ses multiples conséquences sont toujours là. Ils peuvent seulement diminuer du fait que l’humanité décroît ou diminue fortement sa consommation de ressources naturelles.
Une seconde alerte a été donnée par les scientifiques à propos des conséquences des émissions de gaz carbonique par les activités humaines. Comme la plupart des soi-disant « besoins » sont concernés : chauffage, transports, industrie et agriculture, éliminer ces émissions supposerait une autre configuration de notre civilisation. Et, de toute façon, ça ne serait sans doute pas suffisant pour assurer une survie à long terme de l’humanité.
Toutes ces questions sont devenues critiques à la fin du 20ème siècle, et encore plus pendant le premier quart du 21ème, c’est-à-dire maintenant.
Je suis surpris de l’archaïsme des hypothèses sous-jacentes présentées au public, telles que : « faisons en sorte que les pauvres deviennent riches et tout ira bien ». Mais, évidemment, si les populations actuellement pauvres atteignaient le niveau de consommation des riches, les ressources de la planète seraient épuisées avant 2050, alors que nos enfants ne seraient pas encore retraités. La vraie question est ; pourquoi un tel aveuglement face aux ressources planétaires, déjà endommagées par les comportements humains ?
Une des causes de cet aveuglement est que, au lieu de regarder la réalité telle qu’elle est, avec des mesures physiques, nous sommes éduqués à observer les valeurs monétaires, qui dépendent de nombreux facteurs tels que la manière dont la monnaie est émise et répartie dans la société, la publicité et les différentes techniques utilisées pour occuper le mental du public, ainsi que les contraintes imposées aux individus pour gagner leur vie et accéder aux approvisionnements nécessaires à leur survie.
Le paradoxe le plus surprenant est que, au lieu de vivre près des ressources naturelles dont ils ont besoin, comme font tous les animaux, les humains, dans le monde que l’on dit développé, vivent dans d’immenses villes avec d’énormes gratte ciels qui ne produisent rien d’autre que des mots. A l’évidence, une telle organisation n’est pas « durable » et ne pourra survivre à la prochaine crise d’approvisionnement.
Du fait que la conscience du risque d’effondrement est maintenant largement diffusée dans le public, quelques premières réactions sont apparues : réduisons nos émissions de gaz carbonique, ça ralentira le réchauffement… Sans doute, ce serait là un effort utile, mais il serait loin de résoudre le problème posé par le délire de notre civilisation.
Je me souviens d’avoir parcouru les îles grecques en voilier pendant les années 70. Dans beaucoup de ces îles subsistaient des cultures en terrasses abandonnées, comme on peut en voir dans bien d’autres parties du monde. C’était l’époque des premières photopiles solaires et nous savions aussi que le dessalement solaire était facilement disponible : avec une vitre au-dessus d’une surface noire on pouvait espérer produire six litres d’eau douce par jour et par mètre carré, assez pour une irrigation goutte à goutte. Donc, les îles étaient habitables, mais la population était partie se joindre aux foules à Athènes, comme font la plupart des humains sur terre, rejoignant les foules des villes en profond déséquilibre écologique.
Or, la question n’est pas seulement grecque. Nous avons maintenant conscience que le monde est un, conscience partagée au moins par la génération de moins de 25 ans, qui dirigera le monde prochainement. Cette génération juge sévèrement l’aveuglement des plus âgés, et elle a raison. Une autre organisation du monde est nécessaire, et elle sera inévitablement installée.
D’abord, le concept d’état-nation, né après le traité de Westphalie (1648) est dépassé pour au moins deux raisons :
1 Le système de communication, téléphone cellulaire et internet, crée de nouvelles solidarités par-delà les anciennes frontières, et permet la circulation de mouvements d’opinion mondiaux. Les crises sanitaires deviennent aussi mondiales ; celle du coronavirus le montre. Une autre conséquence est le rôle accru des femmes en politique et dans la gestion des affaires, mais ce n’est pas la seule. Presque tous les fonctionnements des pouvoirs anciens sont dépassés, bien que la plupart des politiques et des managers ne s’en soient pas toujours aperçu.
2 La relation avec la nature était basée sur l’exploitation ; elle sera fondée sur le soin (le jardin planétaire). Donc, les humains auront à délaisser les immenses villes et créer des lieux de vie dans des espaces naturels où leurs connaissances serviront à enrichir et protéger la nature. L’actuelle subdivision du monde en Etats Nations ne convient pas à cet objectif. La dimension adéquate serait plutôt de l’ordre de celle des länder allemands, des régions françaises ou des « states » américains, avec des gouvernements indépendants et des monnaies locales, ce qui n’empêche aucunement d’avoir un système de communication mondial, dont internet est la préfiguration.
À cause du changement climatique prévisible, particulièrement du réchauffement, la Sibérie, le Groenland, le nord du Canada et de la Scandinavie auront besoin d’aménagements particuliers, nécessaires à l’accueil d’un important flux de migrants. L’antarctique dans une moindre mesure, à définir par des accords internationaux. D’autre part, une proportion croissante de la population du monde vivra sur l’eau, à bord de cités marines autosuffisantes, qui restent à construire.
Est-ce que la prospective est encore possible ? Elle semble en tous cas nécessaire pour identifier les problèmes soulevés par les comportements imprévoyants de l’espèce humaine, et les moyens d’en surmonter les conséquences. Mais pour cela, il faut que les habitudes de pensée et les styles de vie changent.
Jusqu’à présent, seules des observations négatives ont été formulées, dans le but de limiter les émissions de gaz carbonique. Mais rien au sujet des immenses travaux publics et de la transformation de l’éducation nécessaires pour construire vraiment un paysage mondial habitable.
La presse et le public parlent enracinés dans le passé, particulièrement en ce qui concerne l’économie. Simultanément, les pouvoirs tirent argument de contraintes économiques et émettent d’énormes quantités de monnaie, non pour financer les aménagements considérables dont la planète a besoin, mais pour « sauver » le système bancaire, en d’autres termes pour effacer les conséquences négatives de son ébriété. En ce qui concerne la prospective, il faut encore attendre … un peu.
Comme on dirait aux Etats Unis :« let us make our planet green again »
 
 

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